... Il est 2 h 00 du matin et l'ambiance semble vouloir se calmer... Sachant que je ne dors que sur la tranche, dormir sur le dos m'est pénible... La perf placée à la pliure du coude ne facilite pas mes contorsions... Dans mon malheur, j'ai du bol, Super-Infirmière a pas mégoté sur la longueur des tuyaux et je dispose d'au moins 2 mètres en rab... Si j'ai deux mains gauches, me restent au moins deux neurones.... Je cogite : comment dormir sur le côté GAUCHE lorsqu'on est perfusée à DROITE.... J'élabore un plan.... Je tire la perche à perf le plus près possible de mon lit, afin "de donner du mou".... Avec ma mimine, je saisis le rab de tuyeau, l'oeil fixé sur la perf.... Doucement, j'aborde un quart de tour sur moi même et me retrouve sur la bonne tranche... Je cale mon bras droit sur un coussin.... Pour un peu, ça serait presque confortable, c'est presque trop beau ![]()
Si une perf ça nourrit pas, ça donne toujours envie de faire pipi
.... Il est 3 h 00, Cibou s'éveille.... Je dégage le coussin... D'un geste ample, je redonne du leste au tuyeau de la perf.... D'un mouvement souple et chaloupé du bassin, je me remets sur le dos.... Ma main gauche accroche les barreaux du lit.... Je m'assoie... Un, je pousse ma perche à perf.... Deux, j'ai les guiboles dans le vide.... Trois, j'ai les guiboles qui flagolent.... Trois et demi, j'suis debout et je cherche à tâtons mes chaussons en peluche rose.... Quatre, j'agrippe la perche à perf... Cinq, en route pour les wawas au fond du couloir à droite... Cibou a pas peur... Cibou courageuse.... Couloirs éclairés comme en plein jour.... Au loin, j'entends Super-Infirmière qui s'agite de la voix et du geste.... ![]()
Enfin j'arrive à destination.... Je passe sur les détails.... Juste pour vous dire qu'en 5 allers-retours entre 3 et 6 h, j'ai eu le temps d'apprendre par coeur, la si délicate poésie d'Alfred de Musset dédiée à Georges Sand, intitulée "Le Petit Endroit", et qu'un personnel infirmier et poète, a punaisé sur le mur qui fait face à la lunette..... J'ai scrupule à vous en priver....
Vous qui venez ici dans une humble posture,
De vos flancs alourdis décharger le fardeau.
Veuillez quand vous aurez, soulagé la nature,
Et déposé dans l'urne un modeste cadeau.
Epancher dans l'amphore un courant d'onde pure,
Et sur l'autel fumant, placer pour chapiteau.
Le couvercle arrondi dont l'auguste jointure,
Aux parfums indiscrets, doit servir de tombeau.
Si on m'avait dit que je rencontrerai Musset dans la nuit de mardi à mercredi, dans une clinique et au hasard d'un pipi nocturne, je l'aurais pas cru ![]()
Le coeur léger, je réintègre mes pénates et réitére la manoeuvre inverse.... Bien sûr, c'est au moment où je pique du nez, que Super-Infirmière déboule pour ravitailler mes perfs et celles de mes compagnons de misères.... Elle profite de l'occasion qui lui est donnée, pour me crever le tympan, avec un machin sensé prendre ma température.... Tout va bien, j'vais ENFIN pouvoir fermer l'oeil...
A peine le temps de me réjouir, que le frénétique est réveillé par ses douleurs.... A mon avis, il a participé à toutes les séances de préparations à l'accouchement sans douleurs de sa femme : il maîtrise comme un chef, l'art de la respiration du chiot essoufflé
Le malheureux vocalise sur toute la gamme et supplie qu'on mette fin à son calvaire... Super-Infirmière lui remonte le moral en lui faisant savoir qu'on la paie pour soulager et pas pour achever les clients, et que ce qu'elle lui a déjà perfusé, endormirait un mamouth.... Le frénétique n'en croit rien et entre dans la phase aiguë.... De ma main gauche libre, je me bouche une oreille, histoire d'atténuer le son... Pendant ce temps, l'édenté déambule dans son slip kangourou rouge, toujours dans la même direction...
Il est 4 h 00 du matin et le meilleur reste à venir ![]()
.... A suivre....